Bruno:
L'été c'est l'heure des bilans et le bilan de cette année sur YVTTD c'est que sur les 52 derniers épisodes d'YVTTD nous avons parlé d'intelligence artificielle 38 fois. Ici on maîtrise plutôt bien la partie artificielle mais l'intelligence la vraie, l'originale, on n'en a presque jamais parlé. Cet été, nous vous proposons donc une série spéciale de 6 épisodes avec 6 chercheurs, pour comprendre ce qu'est vraiment l'intelligence. Bienvenue dans votre réseau de neurones. Dans une réunion, il y a toujours quelqu'un qui sent exactement quand se taire, quand relancer, quand désamorcer une tension d'un seul mot. Et puis il y a celui qui explique très brillamment pourquoi est-ce que tout le monde a tort sans remarquer que la salle s'est complètement figée, voire s'en fout complètement. Mais alors, c'est quoi au juste l'intelligence sociale ? Est-ce qu'elle se mesure ou est-ce qu'elle nous échappe ? Et surtout, mon intelligence était limitée par l'intelligence sociale des autres. Pour répondre à ces questions de relations, je ne reçois pas Sherlock Holmes, mais elle s'y connaît en lecture des autres. Dana, bonjour.
Dana:
Bonjour Bruno.
Bruno:
Alors Dana, est-ce que tu pourrais te présenter pour les quelques personnes qui ne te connaîtraient peut-être pas ?
Dana:
Oui, donc je m'appelle Dana Samson, je suis professeure à l'Université catholique de Louvain et ma spécialisation c'est les neurosciences sociales ainsi que la neuropsychologie. Donc la neuropsychologie c'est tout ce qui est la prise en charge de personnes qui ont des difficultés sur le plan cognitif au niveau de la mémoire, d'attention ou du comportement social suite à des lésions cérébrales.
Bruno:
Ok, vaste sujet. Alors effectivement, j'ai rapidement nommé le terme d'intelligence sociale. Toi, tu es sur cette spécialité des sciences cognitives sociales, donc on n'est pas forcément sur une notion purement d'intelligence, mais est-ce que tu peux nous décrire un peu ce qu'on entend par cette spécialité ?
Dana:
Oui, alors, intelligence sociale, c'est quelque chose dont on parle assez souvent, mais de manière paradoxale, dans mon champ et dans le champ des neurosciences sociales, on essaie d'éviter cette terminologie. Parce qu'en fait, le terme d'intelligence dans l'intelligence sociale peut paraître un peu réducteur pour différents aspects. D'abord, parce que ça donne un peu l'idée que c'est un facteur unique. Il y a une intelligence sociale, alors qu'en fait, ce n'est pas le cas. On sait à l'heure actuelle que ce qui fait l'intelligence sociale, c'est en fait une multitude de processus. Et par ailleurs, quand on parle d'intelligence, on pense beaucoup à l'aspect raisonnement. Alors c'est vrai que dans les situations sociales, on fait appel à du raisonnement. C'est ce que nous, dans notre jargon, on va appeler les processus explicites. Donc c'est un peu des réflexions dont on a conscience avec lesquelles on va essayer d'expliquer le comportement des autres avec lesquelles on va essayer de prédire aussi le comportement des autres, et donc tu as donné l'exemple d'une réunion, on peut très bien imaginer une situation où tout d'un coup il y a quelqu'un, qui fait quelque chose d'incongru qui quitte la pièce claque la porte et puis on se demande quoi qu'est-ce qui s'est passé, qu'est-ce que j'ai dit ou qu'est-ce que quelqu'un d'autre a dit et puis on se fait toutes sortes d'hypothèses sur ce qui a pu se produire. Ça c'est la partie explicite et on appelle ça aussi, peut-être que certains ont déjà entendu ce terme, théorie de l'esprit. C'est-à-dire que c'est vraiment l'ensemble des connaissances et la théorie qu'on se fait un peu de comment l'esprit fonctionne. Et c'est quelque chose qu'on acquiert avec notre expérience et qui nous permet de faire des hypothèses sur ce qui se passe et de prédire. Donc par exemple, si on a une mauvaise nouvelle à annoncer à quelqu'un, on se prépare et on peut se dire, tiens, comment est-ce que je vais amener les choses pour ne pas froisser la personne ? Et donc on va mobiliser toutes les connaissances qu'on a de la personne et de comment on peut réagir dans des situations difficiles. Mais à côté de ça, et c'est pour ça que le terme intelligence est peut-être un peu réducteur, c'est qu'on a aussi ce qu'on appelle des processus plutôt implicites. Là, on est peut-être dans le sens courant, on va plutôt parler d'intuition. Et donc, ce sont plutôt des manières d'agir qui sont moins conscientes, mais qui nous permettent aussi de naviguer quand on est entouré de personnes. Et donc là aussi peut-être pour donner des exemples imaginez qu'on a des personnes autour de soi et puis tout d'un coup tout le monde tourne la tête à droite. Sans doute que spontanément on va regarder à droite aussi qu'est-ce qui se passe donc ça c'est ce qu'on appelle aussi la tension sociale c'est comme quand si je pointe d'un côté, les personnes vont avoir tendance à regarder de ce côté là aussi c'est à la base de la tension conjointe, de la communication mais ça se fait pour la plupart d'entre nous de manière totalement automatique, Autre exemple pour ce côté plus implicite aussi, c'est si on est dans une pièce et on est avec des personnes qu'on ne connaît pas, mais on sent qu'il y a une tension, les personnes sont très stressées, anxieuses, et bien beaucoup d'entre nous, on va tout d'un coup aussi avoir notre niveau de stress qui augmente, sans qu'on en soit nécessairement conscient. Et là, c'est ce qu'on va appeler un peu la contagion, la contagion émotionnelle. Qu'on ne contrôle pas facilement non plus et qui vient un peu automatiquement. Alors dans la vie de tous les jours, on utilise la combinaison des deux. C'est pour ça que l'intelligence est un peu réducteur, parce que finalement, ça fait un peu un zoom sur un aspect, en fait, qui est l'aspect plus réflexif, alors qu'en fait, c'est beaucoup plus complexe dans la vie de tous les jours.
Bruno:
Ok. J'essaye de... Je ne sais pas si j'arrive vraiment à formuler ma question, mais je suis un peu ambivalent sur cette... Parce que j'entends qu'il y a une réflexion et il y a un côté d'intuitif, mais je me dis que dans ces différents épisodes qu'on a déjà fait autour de l'intelligence, on a parlé notamment de l'aspect créatif, on a parlé de l'aspect des émotions, on a aussi parlé de cet aspect un peu intuitif du ressenti, ou même quand on a parlé du QI, on sait qu'on a parlé un peu du système 1 et du système 2, même si de ce que j'ai compris, ce n'est pas toujours exactement ça. Mais il y a ce côté aussi un petit peu intuitif qu'on évoque parfois dans l'intelligence. Est-ce que le fait de vouloir éviter le terme d'intelligence sociale, c'est vis-à-vis du grand public ? Parce qu'il y a ce côté, effectivement, de l'intelligence où on pense à l'intelligence des livres très littéraires ou je ne sais quoi. Ou est-ce qu'il y a peut-être autre chose une petite nuance que je n'ai pas captée ?
Dana:
Peut-être une nuance supplémentaire c'est qu'on n'a pas envie nécessairement d'avoir un score unique comme un QI d'intelligence sociale parce que ce serait très réducteur dans le sens où on sait bien qu'on est tous très différents sur les multiples dimensions, des processus qu'on a besoin de mobiliser dans des situations sociales, et donc en fait c'est plus lié effectivement à la manière dont on parle dans le grand public d'intelligence, on pense à QI et justement, on pense pas nécessairement automatiquement au côté plutôt intuitif et donc on va plutôt parler dans, le cercle scientifique dans lequel je me situe sur la cognition sociale qui est plus neutre et, qui fait référence à l'ensemble des processus, quels qu'ils soient qu'ils soient de type plus explicite comme j'ai décrit ou plutôt intuitif, implicite, peu importe, c'est une combinaison de processus qu'on mobilise.
Bruno:
D'accord. Alors du coup, c'est parfait parce que du coup, ça aide aussi à donner une structure, entre guillemets, à cette conversation. Pour parler peut-être d'abord des aspects peut-être un peu intuitifs, est-ce que ça veut dire que sur cet aspect purement intuitif, qu'on soit un enfant de 2 ans ou un adulte de 60 ans, cette intuition est la même ou est-ce que pareil, c'est aussi quelque chose, qui se travaille et qui évolue avec le temps ?
Dana:
Alors, ce qui est clair, c'est que les processus plus intuitifs, c'est ceux qu'on va le plus retrouver chez l'enfant, forcément, puisqu'il n'a pas encore, le cerveau n'est pas encore suffisamment développé pour rentrer dans les raisonnements plus réflexifs. On sait aussi que chez l'adulte, y compris chez la personne âgée, les processus implicites sont là aussi. Est-ce qu'ils sont exactement de la même nature ? Alors là, je te dirais qu'en fait, il y a très peu de recherches là-dessus. Donc scientifiquement, ça n'a pas été systématiquement comparé. On voit qu'il y a les deux. On voit qu'il y a un aspect intuitif, quel que soit l'âge. Mais de savoir est-ce que c'est exactement les mêmes processus, est-ce que c'est un peu plus sophistiqué au fur et à mesure qu'on avance dans l'âge. Les recherches sont beaucoup moins réalisées dans ce domaine-là. Mais on peut penser qu'effectivement, une partie d'expérience affine les intuitions. Et la combinaison, sans doute, des aspects plutôt intuitions et réflexifs. Parce qu'en fait, comment on utilise les deux ? Évidemment, quand on est enfant, on n'a pas encore tout le panel de processus à sa disposition. Au fur et à mesure, on a de plus en plus de processus à notre disposition, de plus en plus d'expériences. Ça, ça va être l'effet aussi de l'âge. Et donc, ça va être beaucoup plus nuancé, on va être beaucoup plus flexible comment on utilise nos intuitions aussi. En fait, les intuitions et le côté plutôt réflexif, il ne faut pas le voir comme deux choses qui sont totalement parallèles. Elles s'influencent mutuellement. On peut tout d'un coup ressentir quelque chose, une méfiance vis-à-vis de quelqu'un ou une connexion vis-à-vis de quelqu'un et puis, on utilise cette intuition avec d'autres informations et donc notre réflexion devient plus nuancée quelque part.
Bruno:
Ok. Et cette notion d'intuitif, parce que je remarque que tu n'as pas utilisé le terme instinctif, est-ce que c'est quelque chose qui est en nous, quelque chose de purement biologique, de la manière qu'on parle parfois du fameux fight or flight reflex ou ce genre de choses, est-ce que c'est quelque chose qui est génétiquement codé au travers de ces millions d'années d'évolution dans le code humain ? Du coup, c'est quoi la différence entre l'intuitif et l'instinctif ?
Dana:
Alors, peut-être sans faire la distinction entre les deux termes, je vais plutôt, aborder la réponse d'une autre manière en disant que sans doute, très certainement, il y a une partie qui est là à la naissance et qui est donc vraiment codée, comme tu dis, génétiquement. Une prédisposition à pouvoir avoir ces réactions instinctives très rapidement. Mais il y a une autre partie dans l'implicite qui est, au fur et à mesure de nos expériences, on développe des automatismes. Donc là, ils ne sont pas codés, mais simplement à force de l'expérience, on fait certaines associations, et notre cerveau garde en mémoire cette association. De sorte que la prochaine fois qu'on se retrouve dans une situation similaire, automatiquement, on a une certaine manière d'agir qui est activée sans qu'on doive réfléchir comment on doit le faire. Donc il y a les deux. Il y a cette partie, tu parles de fight or flight, qui est probablement codée et on l'a aussi vis-à-vis des personnes. Donc on sait que très vite, on se fait une impression des personnes. Il y a certaines configurations d'expressions faciales, de traits physiques, qui peuvent enclencher une réaction de peur ou de méfiance. Et puis, après, on peut corriger éventuellement cette première impression, mais cette première impression peut être un peu vraiment de l'ordre de quelque chose qui existe déjà très tôt dans la vie. Et puis, il y a d'autres choses où, si on a l'habitude de gérer des situations, des réunions qui sont conflictuelles, à un moment donné, on ne doit même plus réfléchir comment agir instinctivement. Donc j'utilise le terme instinctivement en fait c'est sans doute on peut utiliser l'un ou l'autre, moi ce que je vais essayer de ramener ici c'est plutôt les processus c'est dire il y en a qui ont peut-être une origine plutôt génétique, et une autre qui sont liées à notre expérience et qui automatisent, certaines de nos réactions dans les interactions sociales. On va pas dire par exemple si on est très bon à négocier en fait, une réunion qui est compliquée avec plusieurs personnes on a sans doute des prédispositions génétiques mais on a aussi tout le savoir-faire qu'on a développé parce qu'on a été souvent dans ces situations-là et qu'automatiquement, on va activer, une combinaison de manières d'être et, de savoir-faire pour gérer la situation. Et donc l'implicite, c'est un peu les deux.
Bruno:
Je vois. Donc toi, ton domaine de recherche, c'est quand même le domaine des neurosciences. Le fait de vouloir éviter ce terme d'intelligence pour ne pas se focaliser que sur l'aspect réflexif, est-ce que c'est qu'il y a aussi dans cette notion d'intuition peut-être une notion très biologique de perception d'hormones ou d'odeurs ou ce genre de choses et de sécrétion d'hormones dans le corps humain ? Est-ce qu'il y a quelque chose de très biologique ou est-ce qu'au final tout ça, ça reste, quoi qu'il arrive, une connexion entre neurones qui se font à un moment donné ?
Dana:
Alors c'est à tous les niveaux physiologiques en fait. Tous les aspects physiologiques vont avoir une influence. On sait à l'heure actuelle, parce qu'en fait pendant très longtemps, dans les neurosciences sociales, on s'est focalisé sur le cerveau. Alors peut-être déjà aussi sur les hormones, tout ce qui est neurotransmetteurs, la communication entre les cellules nerveuses. Mais maintenant, on descend en dehors du cerveau. Donc, de plus en plus d'études montrent que le microbiote intestinal, par exemple, a une influence aussi sur notre comportement social. Donc aussi, il y a toutes les connexions de notre cerveau avec les viscères. Et donc, même avec l'estomac, même avec l'accès que l'on a à nos réactions physiologiques, comme les battements de cœur, etc. Tout ça sont des informations que notre cerveau utilise, que nous utilisons, alors que quand je dis nous, c'est consciemment, éventuellement aussi. Et donc, voilà, c'est vraiment, c'est ça aussi le côté complexe, c'est que c'est quasiment tout le corps humain qui est impliqué, en fait, dans les interactions sociales, puisque même nos postures, tout ça va influencer comment les autres personnes nous perçoivent. Donc il ne faut pas uniquement se focaliser sur l'aspect cerveau Très bien.
Bruno:
— Sur l'aspect, du coup, peut-être un peu plus réflexif, il y a des termes qu'on entend de plus en plus circuler en ce moment. On parle de plus en plus de construction sociale. Notamment, on commence à comprendre que, par exemple, le genre est une construction sociale et qu'effectivement, en fait, la manière dont on va l'exprimer va pas être la même en fonction des contextes, de pays, des lieux dans lesquels on peut être né ou ce genre de choses. Donc il y a, cette construction sociale. Est-ce que cette notion d'intelligence sociale, elle est aussi très liée à une notion de société dans laquelle on vit ? Est-ce qu'il voudrait dire que l'intelligence sociale de 2026 n'est pas la même que l'intelligence sociale de 1926, par exemple ?
Dana:
Alors, je ne le formulerai pas comme ça. Je pense que les processus eux-mêmes ne changent pas, mais c'est plutôt les connaissances que l'on a et qu'on mobilise dans notre raisonnement qui changent. Et pas simplement dans notre raisonnement, mais aussi qui vont... Je vais essayer de reformuler les choses. Dans la cognition sociale, il y a aussi la relation qu'on a aux normes sociales, qui sont soit des conventions qui peuvent être des construits d'autres types ça peut être aussi quelque chose de très moral donc il y a un peu les deux, des conventions, ou bien plutôt quelque chose de très moral et ça, ça change en fonction de culture, de l'histoire et donc comment on va incorporer ces normes dans notre raisonnement, on va changer au cours du temps, parce que les normes elles-mêmes changent, mais les processus cognitifs ou ce qui se passe dans nos cerveaux pour prendre en compte ces normes eux ne changent pas. C'est pour ça que si on regarde l'intelligence comme le fait de pouvoir utiliser, les connaissances, utiliser les normes et avoir des couches de réflexion, cette partie-là, elle ne change pas. Ou en tout cas certainement qu'elle évolue mais dans un temps beaucoup plus long ça c'est plutôt dans l'histoire phylogénétique de l'évolution humaine où on a probablement il y a, des millions d'années la manière dont on raisonnait n'était pas la même, que maintenant mais pour d'autres raisons le span temporel que tu donnes d'une décennie ou autre ça c'est plutôt des changements de normes ou de cultures extérieures et donc on va y réagir différemment. Et là, c'est intéressant avec les normes parce qu'en fait, on intériorise les normes et ça, on a un mécanisme aussi au niveau cérébral qui va, intégrer les normes comme un ensemble de connaissances très spécifiques auxquelles on va ajouter des petits marqueurs émotionnels. Donc, quand on transgresse une norme, on a aussi une réaction émotionnelle face à ça. Ce n'est pas juste du raisonnement. Et donc, ça, c'est aussi intéressant de voir, même si on voit chez les jeunes enfants, je vais donner par exemple l'équité. L'équité, ça, c'est quelque chose d'assez universel, c'est une norme, et on va voir très tôt déjà les enfants qui vont être très sensibles à l'équité. Il y a une part de gâteau, il faut couper, on regarde tout de suite si l'autre n'a pas une part de gâteau plus grande que nous, que ce qu'on a nous. On ne peut pas, en tant qu'adulte, on se compare aussi toujours. Celui-là, il a un salaire plus élevé que moi, mais je fais le même boulot que lui. Moi, je n'ai pas eu ma promotion et lui, il l'a eu. Donc, on a cette sensibilité à l'équité et quand il y a une violation perçue d'équité, on a en fait une réaction émotionnelle aussi à cela. Et ça, c'est assez universel. Donc ce côté équité est moins. Dépendant, en fait, de la culture. Par contre, il y a d'autres sujets qui sont... Des normes, alors là ici je vais aller plutôt du côté moral alors aussi, qui peuvent être influencées beaucoup plus culturellement. Donc par exemple on sait qu'on a des débats assez vifs et complexes autour de par exemple l'euthanasie, l'avortement, où là on peut avoir aussi cette réaction émotionnelle en fonction de normes qu'on a intériorisées, qui sont liées à des aspects culturels d'un pays, mais qui peuvent être aussi liées à la religion ou autre. Et donc là, la manière dont on va construire ces normes et les réactions émotionnelles qu'on va avoir à la violation de ces normes changent alors avec le temps, aussi avec notre propre évolution de point de vue et aussi de l'entourage dans lequel on est.
Bruno:
Cette notion de moralité elle fait partie de ces éléments de cette de ces compétences sociales mais pour le coup c'est un élément qui est trop mouvant par rapport aux différents endroits dans lesquels on peut être dans le monde, qui est donc pas forcément un critère solide et c'est ça un peu ce que tu dis ?
Dana:
En termes de qu'est-ce qu'on considère être bien au mal. Donc, on a tous la sensibilité universelle. Il y a une sensibilité universelle au bien, au mal. Mais ce qu'on considère comme étant le bien et le mal change culturellement. D'accord ? Donc, la sensibilité, elle est universelle. Mais effectivement, tout le monde n'a pas la même compréhension de ce qui est bien ou mal. Et ça, ça peut être beaucoup plus influencé, par la culture. Oui. Il y a d'autres aspects de la moralité qui sont par contre moins, parce qu'ici je prends le bien et le mal, sur des sujets qui sont mouvants, mais il y a d'autres aspects qui sont liés et qu'on mobilise par exemple dans des procès. Lorsqu'il y a un procès, il y a un jury et le jury va utiliser sa cognition morale avec les arguments aussi des avocats pour dire est-ce que la personne est coupable ou pas. Est-ce que c'était accidentel le mal qui a été causé ? Est-ce qu'il y a des circonstances atténuantes ? Je prends le cas ici le plus extrême qui est dans un procès, mais dans la vie de tous les jours, c'est la même chose. Est-ce qu'on va punir ou blâmer quelqu'un ? Pour une faute commise, est-ce que la faute était volontaire ou pas ? Est-ce que c'est circonstanciel ? Donc tout ça, on va le mobiliser, dans la vie de tous les jours. Par exemple, est-ce qu'il faut donner une sanction au travail à quelqu'un ? On va mobiliser sa connexion morale. Et là, à nouveau, les processus vont être identiques. Simplement, le contenu va changer en fonction de la situation dans laquelle on est.
Bruno:
Ok, donc en fait les neurosciences sociales c'est vraiment s'intéresser on pourrait dire à, comment est-ce qu'on peut faire une intégrale en mathématiques, là où après on peut voir que selon les contextes les périodes ou les pays c'est différent, donc c'est ce qui nous permet dans certains cas de faire une équation de Maxwell, dans le cadre de l'électromagnétisme ou d'aller calculer une surface dans d'autres domaines mais avec cette même formule mathématique le processus lui ne change pas mais c'est juste que le domaine d'application en gros est un peu différent.
Dana:
Ta dernière phrase était plus simple pour moi comprendre que la première je ne.
Bruno:
Suis pas.
Dana:
Du tout mathématicienne donc je te fais confiance pour.
Bruno:
La traduction.
Dana:
Que tu as fait en termes intégral et autres.
Bruno:
J'ai effectivement plus besoin de passer de matheux pour moi ça paraissait plus clair.
Dana:
C'est très bien comme ça on aura tout le monde d'abord.
Bruno:
Est-ce qu'on a une cartographie ou quelque chose de l'ensemble des compétences, qu'il faut avoir quand on parle de neurosciences sociales, que ce soit aussi bien du côté réflexif que du côté intuitif ?
Dana:
Alors, le côté réflexif et intuitif, il est orthogonal avec les domaines. Donc, quasiment dans chaque domaine, on va avoir certains processus qui sont explicites, d'autres qui sont implicites. Et alors, en surface, en général, on va faire la différence entre la reconnaissance des émotions, la compréhension des émotions. Donc ça c'est en général un domaine qui est souvent étudié séparément et aussi parce qu'on sait qu'il y a des zones cérébrales particulières qui sont liées avec l'aspect plutôt émotionnel. Et puis on va avoir un autre domaine qui est plutôt tous les états mentaux non émotionnels comme les intentions, les croyances, les connaissances des autres... Et puis, on va aussi avoir la cognition morale. Mais je dirais que ce sont des domaines d'études. Si on regarde à l'intérieur du cerveau, ce qui se passe, tout est interconnecté. Et si on doit décrire dans une situation particulière ce qu'on mobilise, on mobilise un peu tout. Donc, finalement, la cartographie, elle est plutôt utile comme domaine de recherche pour les spécialités des chercheurs, je dirais, que plutôt pour expliquer ce qui se passe dans la vie de tous les jours.
Bruno:
— Mais donc ça veut dire que quand je... Alors, attends, parce que du coup, ça me fait penser à une autre question, parce que ma question, elle est quand je mobilise ces compétences-là. En fait, du coup, c'est un ensemble de choses qui s'illumine. Mais est-ce que... Ce qui me fait penser à une autre question, c'est quand on parle d'intuitif versus... Enfin versus et de Est-ce que ça veut dire que la partie intuitive, en fait, je la mobilise sans y penser, sans le savoir ? Et donc, en fait, quelle que soit la condition, quel que soit mon état, presque j'ai envie de dire, ce processus intuitif se déclenche quoi qu'il arrive ?
Dana:
Alors, il réagit à certains indices. Si l'indice dans l'environnement est présent, alors oui, c'est automatique. Mais il faut que l'indice soit là. D'accord ? Donc, forcément, le côté... Je regarde là où l'autre regarde. Si je vois extérieurement que la tête de la personne tourne ou qu'elle pointe du doigt quelque chose ou que son regard a changé, etc. Donc, il faut qu'il y ait un indice dans l'environnement que l'on perçoit. Et qui va enclencher alors toute une série de processus. Alors ça peut être un indice de l'environnement ou ça pourrait être très bien aussi dans une situation où on commence à raisonner et puis on a une idée et tout de suite cette idée-là amène une intuition. D'accord ? Mais donc il y a un enclencheur. Mais cet enclencheur peut être nos propres idées ou quelque chose dans l'environnement extérieur.
Bruno:
Ok. Et donc, quand évoquer ce système orthogonal entre les intuitions et la réflexion, est-ce que ça veut dire que quand on mobilise ses compétences sociales, en fait, c'est un ensemble de choses qui, entre guillemets, s'allument en même temps et qu'on ne peut pas, en fait, se spécialiser sur un domaine ? C'est-à-dire que c'est soit on a un peu de tout, soit on a un peu de rien. Enfin, tu vois, est-ce que c'est aussi homogène que la mesure de l'intelligence au sens du QI ?
Dana:
Alors, peut-être pour dire, les deux travaillent ensemble, mais pas nécessairement exactement au même moment. Donc on pourrait, dans certaines circonstances, commencer par quelque chose de plus intuitif et puis on élabore dessus. Dans d'autres situations, on commence par le réflexif et puis ça nous donne une idée, et c'est cette idée-là qui nous amène sur plutôt des intuitions. Donc c'est très mouvant. En fonction des situations, le timing de comment l'un et l'autre interagissent peut changer. D'un point de vue scientifique, les scientifiques, ce qu'ils essayent de faire, c'est de créer un peu des situations artificielles pour contrôler... L'implication de l'un ou de l'autre. Par exemple, pour donner un exemple très simple, enfin très simple, je ne sais rien, mais je vais essayer, on sait que les processus plutôt explicites, ils sont coûteux en énergie. D'accord ? C'est vraiment du raisonnement, et donc il faut qu'on ait envie et qu'on ait l'énergie pour le faire. Le côté plutôt intuitif, il vient naturellement, il ne demande pas beaucoup de ressources à notre cerveau. Et donc ce qu'on peut faire, c'est qu'on peut mettre les personnes dans ce qu'on appelle une tâche double on les met dans une situation d'interaction sociale et on occupe. L'aspect réflexif avec quelque chose qui n'a rien à voir avec le social on leur demande de compter à rebours ou de faire des additions ou autres et d'interagir, ça veut dire que, on élimine un peu l'énergie nécessaire pour faire le côté plus réflexif et donc on peut étudier pendant cette période là qu'est-ce qui se passe au niveau plutôt implicite, donc ça c'est les manières dont on agit alors expérimentalement pour pouvoir dissocier les deux et alors on peut faire toutes sortes d'expériences on peut, mesurer l'activité électrique avec EG, on peut mettre la personne dans un scanner pour, voir quelles sont les régions qui sont activées etc et c'est ce qui nous permet alors d'essayer de suivre les circuits dans le cerveau qui, sont plutôt de l'ordre des processus implicites ou plutôt de l'ordre explicite. Et par exemple, si on est dans un scanner, ce qu'on peut faire, c'est qu'on compare, une situation où on a occupé le réflexif avec une tâche non sociale, avec une situation où on ne l'a pas occupée et on regarde la différence dans la cartographie d'activation cérébrale, pour faire des inférences, en fait, sur quelles sont les régions qui pourraient être plutôt mobilisées dans l'implicite, quelles sont celles qui sont plutôt, mobilisées dans l'explicite.
Bruno:
Ok, je vois. Je ne sais pas pourquoi, parce que cette conversation me fait penser à quelques expériences que j'ai vues passer. Mais je ne sais pas si c'est du coup lié à ce domaine, mais j'ai l'impression que oui. Des évences passées sur... On met des gens dans une salle d'attente ou dans un open space où les gens, en fait, dès qu'il y a une cloche, tout le monde se lève et met son doigt sur son nez. Et en fait, la personne, au début, ne comprend pas. Mais petit à petit, refait la même chose pour se conformer à ce que les autres font. On a aussi l'histoire des gens dans l'ascenseur qui se mettent dos à la porte. Et du coup, ceux qui rentrent se mettent dos aussi à la porte. Et j'avais vu aussi sur, le biais d'autorité c'est-à-dire que si un scientifique quelqu'un qui a une blouse blanche demande à quelqu'un de faire quelque chose qui pourtant paraît, pas bien notamment de faire du mal à des gens, il y avait l'expérience avec des courants électriques qui étaient donnés quand quelqu'un donna une mauvaise réponse, le simple fait que la personne ait une blouse blanche en fait, biaisé, se dire il y a un sentiment d'autorité donc il a raison donc je l'écoute et je le fais même si je comprends que la personne a très mal de l'autre côté est-ce que ça rentre dans ce domaine là est-ce qu'on peut tromper l'intelligence sociale des gens de manière aussi simple.
Dana:
Alors, ça rentre effectivement dans ce domaine-là. Je ne sais pas si c'est si simple de tromper, il faut quand même être dans des contextes particuliers. Mais c'est lié, je vais prendre le premier exemple que tu donnes, c'est celui, par exemple, l'ascenseur, où dans la salle d'attente, on voit quelqu'un qui fait quelque chose d'un peu bizarre, mais on voit surtout que tout le monde le fait. Donc, qu'est-ce qu'on se dit ? Nous, on enclenche ce que j'appelais tout à l'heure la théorie de l'esprit, on se dit qu'il y a quelque chose qui se passe, mais, il y a sans doute quelque chose que eux savent et que moi je ne sais pas, d'accord, c'est ça qui se passe en fait il y a une majorité de gens qui fait quelque chose, moi je ne sais pas ce que c'est mais comme tout le monde le fait je vais faire la même chose d'accord, mais donc on a utilisé aussi, il y a plusieurs choses il y a cette tendance à se conformer et ça c'est parce qu'on est des êtres sociaux et donc, il peut y avoir des différences individuelles, on sait qu'il y a certains individus qui n'ont justement pas envie de se conformer avec les autres et qui sont peut-être moins insensibles à cet effet. Mais en plus de cet élément de se conformer, il faut qu'il y ait eu cette réflexion, de se dire, il y a cette confiance de dire, les autres savent quelque chose que moi je ne sais pas. Et donc, on est dans une situation où on sait que nous, on sait certaines choses, mais les autres ne le savent pas, et inversement. Et donc, on va plus ou moins se conformer en fonction de cette confiance que l'on fait, que ceux qui savent a sans doute du sens. Si je me balade quelque part et que je vois un groupe qui fait tout la même chose, mais moi, je me balade sur le côté, ça m'intéresse peut-être moins de faire la même chose que ce qu'ils font. Mais si je suis dans une réunion, je me dis sans doute qu'il y a un code. Et surtout, si c'est des personnes que je ne connais pas, c'est la première fois que moi, j'assiste à la réunion. Je vais sans doute plus me conformer parce que je me dis, je suis dans une situation où sans doute, moi, il y a des informations que je ne connais pas et que eux connaissent. Donc voilà, c'est pour ça que ce n'est pas non plus complètement universel. Évidemment, les scientifiques vont chercher la condition prototypique qui va, induire les faits. Mais dans la vie de tous les jours, il faut qu'il y ait certaines conditions pour que les faits apparaissent. La soumission à l'autorité, c'est un peu la même chose. On est tous dans des situations où. De manière implicite ou explicite, on reconnaît les rôles des uns et des autres. On va chez le médecin on lui reconnait une certaine expertise et donc à nouveau on sait que lui c'est des choses que nous on ne sait pas et donc on va adhérer on va se mettre dans les mains du médecin et suivre, ses instructions à nouveau l'expérience, à laquelle tu fais référence c'est une expérience extrême qui voulait voir jusqu'où on va, et donc là effectivement on voit que dans certaines circonstances on peut aller très loin à faire confiance à quelqu'un au niveau de l'autorité et même transgresser des normes que l'on a soi-même, et faire des choses qu'on ne ferait jamais en dehors de cette situation. Mais à nouveau, il faut être dans un contexte particulier où on reconnaît l'expertise de l'autre.
Bruno:
D'accord. Quand on parle du coup de toutes ces compétences sociales, quand on utilise ce terme de compétences, on a aussi cette impression de choses qu'on peut améliorer. Comme tu as fait cette distinction entre l'intuitif et le réflexif, est-ce que l'intuitif est quelque chose qui ne va pas tant changer que ça au fil de l'année, enfin de la vie, mais qu'en fait au travail de process réflexif on va pouvoir améliorer développer et contextualiser en fonction de la chose et donc sur laquelle on peut travailler aussi pour progresser, ou est-ce que c'est simplement une question d'expérience et que en fait arrivé 60 ans quelqu'un a forcément une meilleure compétence sociale que quelqu'un de 20 ans parce qu'il a a priori vécu plus de situations.
Dana:
Oui, en fait, je pense que l'expérience va jouer sur les deux plans. C'est un peu l'exemple que j'ai donné tout au début, qui est de dire qu'il y a des automatismes que l'on peut développer. Donc, le côté, à nouveau, pour dire comment on gère une réunion, avec l'expérience, on peut automatiquement avoir certaines manières de faire qui sont implicites, mais qu'on a acquis par l'expérience. Et de même, le raisonnement plus sophistiqué qu'on peut avoir sur ce qui se passe, comprendre le comportement des autres, va aussi être dépendant de la diversité des expériences qu'on a eues. Donc, je pense vraiment que l'expérience peut affiner les deux plans. Mais il faut sans doute une certaine prédisposition. S'il nous manque. Je vais parler ici, c'est peut-être ce que je connais un peu plus, puisqu'il y a des personnes qui peuvent avoir des lésions cérébrales suite à, un accident vasculaire, une tumeur, un accident de la route ou une maladie neurodégénérative, et qui vont avoir certaines parties du cerveau qui ne fonctionnent plus comme avant. Eh bien, si un aspect, un des processus est soutenu par cette région-là, C'est plus compliqué d'avoir, dans certains cas en tout cas, de récupérer entièrement cette fonction. Donc on va essayer de la détourner, ça c'est ce qu'on fait en tant que neuropsychologue. On va essayer de trouver d'autres chemins pour naviguer dans la vie sociale. Mais donc. Tout ne peut pas toujours changer avec l'expérience. Mais une grande partie de nos compétences certainement.
Bruno:
Ok. Et donc, qui dit effectivement cette notion de perception du sentiment des autres, je reprends le terme, je sais qu'il ne faut pas parler d'intelligence sociale, mais je reprends le terme par facilité, c'est très lié en fait à notre compréhension des autres, mais d'une certaine manière, c'est aussi lié à la compréhension des autres, de notre propre sentiment. Est-ce que du coup, on a un autre épisode qui va arriver juste après, où on parle de l'intelligence collective. Donc l'intelligence sociale, on est sur quelque chose de très différent, bien évidemment. Mais est-ce qu'il y a une... C'est ce que je disais un petit peu en intro. Est-ce que ma propre intelligence sociale est limitée par l'intelligence sociale des autres ?
Dana:
Bonne question. Un peu une question de dissertation, là. Je ne sais pas si elle est limitée, mais elle va être influencée. Donc, comment est-ce qu'on affine ses compétences ? C'est aussi avec le feedback qu'on reçoit des autres personnes qui vont nous dire, là, tu m'as fait du mal. Et on va réfléchir, tiens, qu'est-ce que j'ai fait qui a mis la personne dans cet état ? Donc ça va être un peu comme un miroir parfois aussi pour s'auto-évaluer et réaliser en fait nos propres manières de fonctionner et voir celles qui sont, alignées avec les autres et celles en fait qui causent des problèmes dans nos interactions sociales. Et chacun doit faire un peu ce chemin personnel pour affiner en fait sa manière d'être, pour aussi mettre un peu son point de vue de côté et prendre en compte les autres. Donc la présence des autres est vraiment nécessaire, à la fois pour avoir un feedback sur soi-même, mais aussi pour comprendre les interactions entre les autres. C'est d'ailleurs comme ça aussi que les enfants vont commencer à comprendre. À avoir des connaissances plus sophistiquées, parce qu'ils voient des récurrences. Systématiquement, ils vont voir certaines choses et ça va alimenter la représentation qu'ils se font de comment il faut se comporter dans des contextes sociaux. Donc l'aspect, la présence des autres, le côté collectif est essentiel à la fois pour enrichir nos connaissances de manière générique mais aussi les connaissances de soi-même, et avoir un peu des clés pour, fluidifier sa manière d'interagir avec les autres.
Bruno:
Je pense que je suis un petit peu obligé d'en parler. Je suis moi-même sur le, spectre du spectre autistique. Et donc ça veut dire que de ce que je comprends de manière scientifique, j'ai le côté intuitif qui est moins développé, une capacité à comprendre les signaux des gens qui ne sont pas forcément intéressés par les conversations très techniques ou très mateuses que je peux parfois avoir, où je ne perçois pas toujours effectivement le sentiment que les gens peuvent exprimer, est-ce que avec plus de réflexif je peux réussir à compenser ça, j'en ai parfois l'impression mais je découvre après coup qu'en fait pas du tout, est-ce que ça peut se compenser ou est-ce que dans une je ne vais pas parler de pathologie parce que je sais que ce n'est pas une maladie, mais est-ce que dans mon cas et peut-être que certaines personnes qui nous écoutent sont dans le même cas que moi il y a des choses qu'on peut faire pour essayer de pallier à ces incompétences qu'on peut avoir ?
Dana:
Alors, sans doute, et c'est quand même un élément important, c'est qu'il y a beaucoup de variabilité de manière générale dans la population. Alors, elle existe et parfois on la décrit avec. Plutôt des profils sur le spectre autistique, mais aussi sur d'autres dimensions. Mais même à l'intérieur de ce qu'on peut qualifier de très autistique, il y a une grande variabilité aussi. Et donc, un des points ici que j'aimerais faire passer, c'est justement en sortant de l'intelligence sociale, c'est que ce n'est pas un tout. Même le côté intuitif, ce n'est pas un tout non plus. Il y a à l'intérieur de ce qu'on appelle l'intuition des tas de processus différents. Et sans doute que certains se développent de manière différentielle d'un individu à l'autre. Et donc, quelque part, c'est intéressant d'essayer de comprendre un peu les forces et puis les faiblesses qu'on a, quel que soit, en fait. Peu importe où on se trouve dans le continuum de tous les processus. Et effectivement, on peut, par l'explicite, de temps en temps, corriger ça ou simplement trouver une manière d'interagir de manière efficace. Donc, en fait, quelque part, ça c'est aussi le travail du neuropsychologue, le but n'est pas de faire tous des super-humains qui sont bons dans tous les processus, mais plutôt d'aider à naviguer avec ce qu'on a comme bagage d'expérience ou aussi de prédisposition, de manière à pouvoir parler plus librement. Voilà, j'ai fait un faux pas, je réalise que c'est un faux pas, mais c'est pas grave, j'en fais pas un drame. J'apprends à, dans une conversation. Amener les choses pour expliquer ce qui s'est passé et s'assurer que les autres n'ont pas une mauvaise compréhension. Dans une interaction, ce qui est important pour qu'elle soit fluide, c'est que l'interlocuteur ne prend pas mal ce qui se passe. Nous, c'est quelque chose qu'on fait avec certains patients qui, parfois, ont perdu la capacité à prendre la perspective de l'autre. On explique aussi au conjoint ce qui se passe et le conjoint le prend moins personnellement. Et donc l'interaction peut continuer de manière fluide parce que l'autre comprend, les limites. On comprend mutuellement les limites des uns des autres et on ne s'en offusque pas. Donc, quelque part, au-delà de simplement essayer de compenser, d'être super intuitif ou autre, il y a cet autre côté qui est simplement de voir comment, qu'est-ce qu'on peut mettre en place pour fluidifier, les interactions avec les autres, pour que, quelque part, on respecte de part et d'autre les particularités que l'on a. Et je dirais ça, même indépendamment du spectre de l'autisme, on a tous notre caractère et on apprend à vivre avec des gens qui ont des caractères différents. Donc, moi, je suis plutôt de ceux qui ne sont pas pour normaliser les choses, mais, plutôt de dire, comprenons un peu la diversité et comprenons que parfois, des faux pas qui peuvent avoir lieu ne sont pas avec une mauvaise intention, mais sont juste générées par qui on est, et que c'est important de ne pas se braquer là-dessus et de continuer. L'interaction sociale qui, plus elle est diverse, plus elle est riche. Donc, si on n'a que des interlocuteurs qui pensent comme nous, le monde sera un peu fade.
Bruno:
OK. Dans l'épisode de la semaine dernière, avec Moïra, on parlait d'intelligence sociale. La semaine encore avant, avec Todd, on parlait de la créativité. Encore avant, on parlait du QI. Quelle est la corrélation entre ces différentes formes d'intelligence ? Il y a quand même des choses que tu as évoquées sur... Plusieurs fois, on a parlé d'émotions, donc je me dis qu'il y a peut-être un lien avec cette intelligence émotionnelle qu'on a pu évoquer la semaine dernière, mais peut-être avec d'autres. Quelle est la corrélation entre l'ensemble de ces compétences sociales avec ces autres formes d'intelligence qu'on a pu évoquer les semaines passées ?
Dana:
Alla vó aupré, hérnais, hérnais, hérnais, hérnais, Ce n'est pas une équivalence. Forcément, dans les aspects dont j'ai évoqué aujourd'hui plus émotionnels, on est dans ce qu'on appelle l'intelligence émotionnelle. L'aspect plus intelligence globale, indépendamment du côté émotionnel social, va sans doute aussi être fortement lié, enfin, pas sans doute est, lié aux capacités de raisonnement. Donc, en général, si on a des bonnes capacités de flexibilité mentale, une mémoire, qui est bonne et autre, ça va nous aider aussi dans les raisonnements qu'on fait au niveau social, mais ce n'est pas suffisant. Donc il y a quand même quelque chose qui est spécifique à cette sensibilité que l'on peut avoir, à l'aspect plutôt social. Oui, parce que peut-être que, je ne sais pas si je peux l'aborder ici, mais c'est la notion de sagesse. Parce que là, quelque part, c'est un élément intéressant parce que la sagesse est aussi souvent fortement corrélée avec l'intelligence de manière générale mais pas complètement, et elle a ce côté particulier qu'elle amène le côté réflexif très très loin, le côté réflexif social très très loin, mais avec aussi un ancrage éthique extrêmement élevé et donc c'est peut-être la forme, la plus proche d'intelligence sociale Si on veut reprendre ce terme-là, c'est la forme sans doute la plus évoluée. Il y a encore assez peu de recherches sur le sujet, mais ce qu'on sait, c'est que c'est des personnes qui ont un arsenal d'outils, de processus cognitifs assez extraordinaires qui peuvent mobiliser en même temps, et qui proposent des solutions ou gèrent des solutions complexes d'une manière qui, en général, est fort appréciée par les personnes. Donc, il y a quelque chose dans la sagesse. Et ça, cette appréciation de la sagesse, elle est assez universelle. On la retrouve un peu partout dans toutes les sociétés. Il y a toujours un sage du village, il y a toujours un sage dans la famille. Et qui sont ces personnes qui sont capables d'avoir une certaine posture, compréhension, une certaine connexion avec les personnes et qui peuvent gérer en fait des situations très complexes.
Bruno:
Je sais que ce n'est pas forcément ton domaine de spécité, mais il me semble que c'est le cas aussi dans beaucoup d'espèces animales qui ont ce côté très... Il y a beaucoup d'animaux sociaux, je pense aux éléphants, aux gorilles, beaucoup des grands singes, On retrouve aussi un peu cette valeur de la sagesse de l'ancien qui transmet aux plus d'une génération ce qu'elle a pu apprendre au fil des années. Tout à fait.
Dana:
On peut aussi qu'il y ait des individus en tant qu'espèce animale qui régulent ces choses. Sans doute qu'on a besoin de ce genre d'individus dans tout groupe social, humain, animal, pour gérer la collectivité. Quand on est une espèce sociale, on a besoin aussi de régulateurs qui amènent, la paix dans le groupe pour qu'il n'y ait pas d'extinction du groupe. Ça veut dire qu'il faut pouvoir faire des compromis qui sont pour le bien commun, et pas juste pour le bien individuel. Et pour qu'on puisse... En fait, c'est ça qui est extraordinaire avec la sagesse, c'est que ce sont... Je parle ici en termes de personnes, parce que je sais plus ce qu'il se passe de la sagesse chez les humains que chez les animaux, mais chez l'humain, ce sont des individus qui sont capables de proposer des compromis, même quand ça n'arrange pas les individus. Donc, ils pensent au bien commun, mais ils le font d'une manière telle que les personnes respectent ce compromis. Et donc, ça veut dire qu'ils parviennent aussi dans leur manière d'être et dans leur manière de raisonner, à avoir l'ensemble du groupe qui adhère, en fait, à ce qui est proposé. Ça, c'est des compétences assez exceptionnelles.
Bruno:
Oui, clairement. Fascinant. pour terminer parce qu'en fait cette discussion, nous a permis, en tout cas moi m'a permis de beaucoup mieux comprendre ces sujets, des compétences sociales, forcément nous sur ce podcast on a beaucoup parlé d'intelligence artificielle donc l'idée c'est quand même de pouvoir un petit peu l'évoquer encore une fois je sais que c'est pas ta spécialité mais on utilise aujourd'hui des LLM qui sont entraînés sur, des millions et des millions de textes qui ont été écrits par des tas d'humains différents. Je me trompe peut-être, mais je me dis que vu tout ce que tu nous as expliqué, peut-être qu'en fait, on a là un... Un système qui essaye de reproduire de manière réflexive l'ensemble des compétences sociales qu'il a pu voir à travers l'ensemble de textes, mais sans aucune capacité d'intuition. Et je me faisais la réflexion, en fait, avec tout ce que tu as expliqué, que, en fait, quand Claude ou ChatGPT nous répond à chaque fois, c'est une super question, que tu m'as posée, ou question très intéressante, en fait c'est peut-être ce côté très réflexif de se dire j'ai vu qu'en fait que quand les gens se parlent c'est bien de valoriser, ce que la personne dit mais sans avoir l'intuition de percevoir que en fait ça nous énerve quand il nous dit à chaque fois que la question est top alors qu'on l'a juste demandé qu'est-ce qu'on pouvait faire avec deux oeufs et une boîte de lardons.
Dana:
Oui exactement donc effectivement je pense que c'est exactement ce qui se passe alors la question c'est est-ce qu'on sait introduire ce côté plus intuitif, ça restera artificiel, quelque part. Donc, il faut sans doute, si on veut qu'il y ait une interaction plus fluide, il faut que le système puisse corriger. De manière plus fine, en fait, en fonction de l'interaction, en fonction de qui est l'interlocuteur, de la situation, du sujet aussi qui est abordé. Donc, j'imagine que ça, en principe, ça doit pouvoir être introduit dans les systèmes si on essaye de le faire. Mais la grande question, c'est sans doute que la manière dont ces systèmes parviendront à le faire ne sera pas la manière dont le cerveau le fait. Et donc ça ne restera qu'une autre manière de reproduire l'extérieur, mais ça ne reflète pas la manière dont nous, en tant qu'humains, nous parvenons à la même finalité. Et c'est un peu la même chose quand on pense, on essaie d'étudier le comportement social chez l'animal, mais en fait aussi, on n'a que la surface, on ne peut observer que le comportement, on sait moins ce qui se passe dans la tête puisqu'on n'a pas les moyens de communiquer directement avec, les animaux et donc là aussi on fait des hypothèses sur ce qui se passe à l'intérieur mais sans doute qu'ils arrivent au même résultat que nous mais d'une autre manière puisqu'en fait leur cerveau est aussi différent d'une autre et donc, les couches dans l'intelligence artificielle les couches d'apprentissage font quelque chose qui est différent d'un neurone sans doute. Donc ce ne sera pas une forme de raisonnement humain mais le produit sera peut-être de plus en plus proche de la manière dont nous on interagit de par les adaptations qui seront faites à l'avenir j'imagine.
Bruno:
Ok hyper intéressant, merci beaucoup Dana pour toute cette conversation, j'aurais deux dernières questions pour toi qui sont les questions rituelles du podcast la première c'est est-ce qu'il y a un contenu ou des contenus que tu souhaiterais partager avec l'ensemble des auditeuristes ?
Dana:
Peut-être que j'ai envie de souligner la richesse inter-individuelle, le fait qu'on est tous vraiment différents dans nos forces et faiblesses dans les interactions sociales et que c'est vraiment ça qui rend les interactions sociales intéressantes, et qui nous pousse à découvrir des nouvelles choses du monde, des nouvelles visions et autres. Donc, je suis quelqu'un très pro-diversité et c'est peut-être ça aussi qui manque un peu dans l'intelligence artificielle où c'est presque prototypique, une fois qu'on interagit, les réponses qu'on va avoir. Voilà, je pense que pour beaucoup de personnes, l'intérêt d'une conversation, c'est de découvrir des choses qu'on ne savait pas, une manière d'être différente, etc. Donc, voilà, c'est ce que j'ai envie de souligner.
Bruno:
Très bien. Et dernière question, qui est donc une adaptation de la question la plus importante que je pose habituellement à mes invités. Dana, est-ce que tu es plutôt innée ou acquis ?
Dana:
Je suis les deux, bien entendu. Et je vais faire un compromis entre les deux en tentant de mimer la sagesse. C'est un compromis entre les deux. On a besoin des deux.
Bruno:
Très bien. Merci beaucoup, Dana.
Dana:
Merci, Bruno.
Bruno:
Merci à tous d'avoir suivi cet épisode. J'espère qu'on a appris à développer un peu plus nos compétences sociales. Je trouvais ça hyper intéressant de voir comment est-ce que, effectivement, Noël et L'Aim essayent de reproduire quelque chose qui tend à nous énerver. Parce qu'on voit beaucoup parler de cette propension à nous féliciter pour chaque question qu'on pose alors que parfois on pose quand même des questions bêtes, faut pas se mentir. Donc voilà on est à peu près je crois la moitié de cette série sur l'intelligence on en a vu pas mal, on a encore l'intelligence collective à venir la semaine prochaine la semaine d'après on parlera de l'apprentissage et de la mémoire et de comment est-ce que le cerveau encode tout ça. Je sais pas si on fera un épisode bilan mais en tout cas j'espère que vous passer de très bonnes vacances, que cette série vous accompagne, que ce soit à la plage à la montagne, chez vous pour ceux qui continuent à travailler et j'ai hâte de vous retrouver à la rentrée pour toute une série d'épisodes on va encore avoir une année très riche. En technologie, en techno, en dev on va faire plein de choses, on a un métier qui va encore beaucoup changer, ça va être une très belle année j'ai hâte de vous retrouver pour évoquer tout ça, je vous souhaite une très bonne fin de semaine je vous dis à la semaine prochaine, rendez-vous à la rentrée, et d'ici là, codez bien.